ROLAND SABATIER lettrisme

 
 

Roland Sabatier

OEUVRE D'ANTI-ARCHITECTURE (1996)


"Par manque d’une vision créatrice de l’histoire de l’architecture, la société actuelle perpétue abusivement l’idée et le besoin d’un idéal architectural faux, incarnés par des édifices et des logements banals, figés dans la nécessité fonctionnelle, le géométrisme élémentaire et la falsification des technologies extrinsèques.

Mais l’art du bâtiment évolue. A l’image de l’art plastique qui a délaissé les glacis, la perspective, le nombre d’or et les grands thèmes pour se concentrer sur les éléments de son domaine et aboutir, finalement au carré blanc sur fond blanc et au ready-made, la construction doit rompre avec les demeures larges, luxueuses et pratiques, esclaves des besoins utilitaires, pour laisser la place à des constructions ciselantes, minutieuses, resserrées et inconfortables, de plus en plus hermétiques et denses qui, progressivement parviendront à l’architecture du presque-rien, du rien ou de l’anti-architecture.

On en viendra à se loger dans des maisons inachevées, bâclées, dans des pièces de plus en plus exiguës, impénétrables. Finalement, on renoncera à se construire une maison pour se loger dans un morceau de brique ou n’importe quoi, comme la poésie a renoncé, avec Rimbaud, Mallarmé ou Tzara, à développer des thèses pour concentrer ses efforts sur quelques mots de voyants, sur de rares termes travaillés en eux-mêmes ou sur des organisations aléatoires.

Dans son évolution novatrice l’architecture exige, dès aujourd’hui, que l’on se loge dans une caisse de carton, un morceau de plastique ou sous une vieille couverture usagée.

On me dira que les sans-abri et les clochards ont recours, depuis longtemps, à ces maigres matériaux pour se protéger des intempéries et du froid! Mais ce que les plus démunis effectuent de manière involontaire, par nécessité, la nouvelle conception du bâtiment doit l’effectuer de manière volontaire, par excès de richesse et de création.

Un jour, grâce aux possibilités de l’économie nucléaire et à la propagation de la création et de la culture authentique, quintessencielle, nous serons tous riches au point de posséder une multitude de logements différents. En attendant, ce sont les riches qui, par culture et intelligence, coucheront dans la rue, sous un journal ou dans une caisse d’emballage, alors que les pauvres, par inculture et ignorance, logeront dans des bâtiments banals, en pierre ou en béton, que les premiers auront fui, comme ils ont fui autrefois les tableaux pompiers de leurs ancêtres, pour leur préférer les oeuvres désordonnées, anti-plastiques, laides, des Fauves, des Cubistes, des non-figuratifs, des Dadaïstes ou des Surréalistes. " (R.S., 1996)





Cette oeuvre est extraite de Ensemble de quasi et d’anti-architectures, réalisé en 1996, et composé, avec le présent texte transcrit sur une toile, de différents cartons d’emballage, de plastique, de vielles couvertures, de vieux journaux et de documents muraux concernant les élections législatives de 1993 qui fut présenté en janvier 1997 à la galerie de Paris dans une exposition personnelle de l’auteur sous le titre général de De la construction en son absence.





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